ITW // KEVIN LUCBERT (FR)

Les dessins à l’encre de l’artiste français Kevin Lucbert nous plongent dans un univers imaginaire, teinté de rêve et d’onirisme. Ils nous emmènent dans un monde parallèle où le temps semble suspendu. Les corps célestes et les éléments de la nature prédominent. Ces paysages lunaires sont en opposition avec ses représentations surréalistes des villes modernes, monde absurde aux architectures impossibles, rempli de labyrinthes et d’espaces sans dessous-dessous.

L’artiste réalise ses illustrations à l’aide de stylos à bille. Ses séries Blue Lines I & II sont executées exclusivement à l’encre bleue. Dans sa série That’s All Folks, Kevin Lucbert se sert de la couleur. Il nous démontre toute sa maîtrise et toutes les possibilités qu’offre cet outil de notre quotidien.

En parallèle de ses projets artistiques personnels, Kevin Lucbert réalise des dessins pour des clients tels que le New York Times, Hermès, le Magazine Télérama, Les Échos, Mondadori, Starbucks, BIC…

Nous avions vraiment envie d’en savoir plus sur son travail. Nous lui avons donc posé quelques questions auxquelles il a très gentiment accepté de répondre.

Bonjour Kevin! Peux-tu brièvement te présenter ?

Je suis né en 1985 à Paris. J’ai étudié à l’École Nationale Supérieure des Arts Décoratifs de Paris, en section “Image imprimée”. Je suis sorti diplômé en 2008. Pendant 2 ans, j’ai été graphiste au sein de l’agence Robaglia Design à Paris. Les projets étaient très intéressants mais le métier de dessinateur m’attirait beaucoup plus. Depuis 9 ans, j’habite Berlin. Je suis également membre d’un collectif d’artistes : Les Ensaders. Nous nous sommes rencontré en 2002 à l’ENSAD et depuis, nous réalisons des dessins collectifs, des ateliers pédagogiques ainsi que des performances.

La Traversée

Comment définirais-tu ton style ? Comment a-t-il évolué au cours des années ?

Mon style est figuratif. Il tend vers une simplification et une abstraction des formes. Les lignes droites et pures, les motifs géométriques se confrontent aux courbes et au chaos des éléments naturels. La ville moderne et son orthogonalité face à la mer ou à la forêt sombre. J’aime raconter des histoires et faire surgir l’étrange dans le quotidien. J’ai débuté en tant que dessinateur de BD. Ma pratique a progressivement évolué vers la création de séries de dessins où la dimension narrative est très présente. Comme si les dessins cherchaient ensemble à créer un récit, à décrire un monde inconnu et onirique. La série de dessins intitulée La Traversée est inspirée du roman Au Coeur des ténèbres de Joseph Conrad: un capitaine de bateau solitaire remonte le cours d’un fleuve à travers une jungle de plus en plus sauvage et mystérieuse. Tous les dessins de cette série se suivent et composent un récit. J’essaie avant tout de m’amuser, et de transcrire sur la feuille de papier mes idées et visions intérieures. Souvent, je commence un dessin sur une intuition, sans savoir où il va me mener et comment il va évoluer. J’espère toujours être surpris par le résultat.

Tes réalisations sont, pour la plupart, monochromes, effectuées à l’aide de stylos à bille dont beaucoup sont d’encre bleue. Pourquoi avoir opté pour cet outil-là ? Et pourquoi cette couleur-là ?

Encore une fois, par intuition. Le stylo à bille s’est imposé naturellement à moi parce qu’il m’accompagne partout. On a presque toujours un stylo bille sur soi. C’est l’instrument avec lequel on rêve, tout en griffonnant sur un bout de papier. C’est le stylo avec lequel j’ai dessiné, enfant, dans les marges de tous mes cahiers d’école. Au téléphone, on prend des notes avec, puis on dessine inconsciemment des formes étranges qui s’entrecroisent sur un post-it. L’encre bleue du stylo bic est fascinante, elle a une intensité et de beaux reflets violet. On peut la travailler comme une eau-forte : en croisant et entrecroisant les traits de façon à créer beaucoup de profondeurs de bleus. J’aime qu’un outil “simple” comme le stylo à bille parvienne à créer tout un univers singulier.

Pourquoi le bleu en particulier ? Peut-être parce que la couleur bleue évoque pour moi le monde intérieur. Elle est connectée au monde de l’eau, de la nuit et du sommeil, au monde flottant des rêves qui est ancré dans le mystère de l’Inconscient. L’Inconscient s’exprime dans un langage étrange que l’Art peut essayer de traduire. Je pense qu’un dessin, comme toute oeuvre d’art, est le produit d’une alchimie entre le conscient et l’inconscient. Le bleu du stylo bille nous est si familier qu’il fait partie intégrante de notre psychisme. Il fait partie de notre Inconscient.

Où puises-tu ton inspiration ?

Un peu partout. Dans mes lectures, ou en écoutant de la musique. Dans mes rêves parfois. Un dessin mène souvent à la création d’un autre. Dans le travail de série, mes dessins suivent une certaine logique, parfois narrative, parfois par opposition au précédent. En ce moment j’aime beaucoup lire les travaux du psychiatre Carl Gustav Jung. Ses recherches sur l’inconscient me fascinent. Sa démarche est très créative et riche en idées, en visions. Il analyse beaucoup d’images et de symboles issus de l’Histoire de l’Art et de notre “inconscient collectif”. Que signifient pour nous les figures de l’arbre, de l’eau, du soleil, par exemple. Il explore le symbolisme dans les œuvres d’art. Son travail sur la mythologie et les archétypes est passionnant.

Peux-tu nous citer quelques artistes que tu admires et pourquoi ils sont importants pour toi ? 

J’aime beaucoup les dessinateurs créateurs d’univers et de visions marquantes comme Alfred Kubin, Odilon Redon, George Grosz, Louis Soutter. Depuis que je suis enfant, j’adore les dessinateurs comme Hugo Pratt, Moebius, François Schuiten & Benoît Peeters. Roland Topor et son univers bizarre, notamment à travers le film d’animation La Planète Sauvage. Ils m’ont transmis le goût des histoires et des multiples possibilités du dessin. En peinture, j’aime beaucoup Maurice Denis et les Nabis. Pour le cinéma, j’adore voir et revoir les films de David Lynch, qui oscillent entre le rêve et la réalité. Les dessins de David Lynch sont aussi excellents! Il crée tout le temps, souvent avec ce qu’il a sous la main. Il fait beaucoup de dessins au stylo bille sur des post-it. Je recommande le catalogue de son exposition à la fondation Cartier The air is on fire.

Peux-tu nous dire sur quoi tu es en train de travailler en ce moment ? 

Je poursuis mes travaux personnels, les séries de dessins Blue Lines II et That’s All folks. Je travaille aussi sur des projets pour Hermès-maison et Issey Miyake parfums.

Qu’aimes-tu faire pendant ton temps libre ? 

J’ai très peu de temps libre car j’ai deux filles âgées de 4 ans et 9 mois. Alors quand j’ai du temps, j’essaie surtout de dessiner.

As-tu un rêve (artistique ou autre) que tu aimerais voir exaucé ?

Continuer à vivre de mon travail, et avancer librement sur mes séries de dessins, créer/explorer de nouveaux univers graphiques.

As-tu des suggestions de livres à lire, de films à voir ou autre activité à réaliser pendant ce confinement ?

Je recommande de lire l’autobiographie de Carl Gustav Jung intitulée Ma vie. Ce livre est tout à fait accessible sans être spécialiste de psychanalyse. Il m’a beaucoup plu et inspiré dans mon travail artistique.

Si tu devais choisir un morceau de musique pour accompagner tes dessins, lequel ce serait ?

J’adore l’album In a silent way de Miles Davis.

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