ITW // EDUARDO ROBLEDO (MX)

Nous avons découvert le travail d’Eduardo Robledo un peu par hasard, lors d’une visite d’une galerie dans le centre de Mexico. Son travail, soigné et détaillé, nous a immédiatement séduit. Ses gravures sont pour la plupart de grand format et regorgent d’éléments mystiques. Elles font toujours référence à la tradition et à la culture mexicaine.

Héritier des grands graveurs mexicains comme José Guadalupe Posada ou Leopoldo Mendez, Eduardo Robledo appartient à une nouvelle génération d’artistes qui entretient et perpétue cette discipline, intimement liée à l’histoire du Mexique.

Nous mourrions d’envie de comprendre l’univers et la signification de l’oeuvre d’Eduardo Robledo. NOSHi lui a donc posé quelques questions.

Bonjour Eduardo! Peux-tu te présenter en quelques lignes?

Je suis originaire de la ville de Mexico. Je vis actuellement dans le quartier de Xochimilco, un des rares quartiers de la ville qui conserve une tradition historique et culturelle très marquées. J’ai étudié les Arts Visuels à l’École Nationale des Arts Plastiques de l’UNAM (Universidad Nacional Autónoma de Mexico) et je suis actuellement collaborateur à la galerie Lugar de Huida.

Ce que j’aime par dessus tout, c’est dessiner et réaliser des gravures et travailler la nuit. Pour moi, c’est le moment où règne le calme et la tranquillité. Cela me permet de me plonger entièrement dans le processus créatif de mes œuvres. J’aime aussi beaucoup voyager. Quand je ne suis pas en train de créer une nouvelle pièce, je pars à la découverte de nouveaux endroits. Je cherche surtout à me reconnecter dans des espaces verts.

Je suis une personne libre et indépendante, je déteste les relations hiérarchiques. Je n’aime pas que l’on me dise ce que je dois faire. C’est sans doute pour cela que je ne me sens pas à l’aise dans la réalisation de travaux collectifs.

Comment as-tu découvert la gravure?

J’ai étudié la gravure sur métal pendant quatre semestres. La gravure ne m’intéressait pas plus que ça mais cela m’a permis de développer certaines techniques. J’ai toujours rêvé d’être un grand peintre… mais, en vérité,  je suis assez mauvais!

En sortant de mes études, j’ai été confronté au chômage. Un de mes professeurs, Vicente Jurado, m’a alors invité au “Taller de Gráfica Urbana”. J’ai participé à cet atelier pendant quatre ans environ. Quatre ans pendant lesquels le contact des autres participants et des professeurs m’ont beaucoup enrichi. C’est là que j’ai eu mon premier contact avec la linogravure et la gravure sur PVC, devenues les techniques centrales de mon travail aujourd’hui.

A force de travailler à l’atelier,  j’ai appris davantage sur la gravure.  Je suis peu à peu tombé amoureux de cette technique. Il s’agit d’une expression artistique noble et démocratique puisqu’une fois terminée, une même oeuvre peut se retrouver en mille lieux différents.

Où puises-tu ton inspiration?

Ma principale source d’inspiration a été, sans aucun doute, mes grands-parents avec qui j’ai vécu une grande partie de ma vie. Nous avions un rituel : après le repas, nous restions à table et mon grand-père nous racontait des légendes nahuas (principal groupe amérindien du Mexique). J’ai entendu de nombreux récits sur les êtres mystiques de cette culture et sur les coutumes du Xochimilco ancien. J’ai également accompagné mon grand-père à de nombreuses fêtes traditionnelles.

Mes oeuvres comportent toujours des éléments issus des cultures préhispaniques : leur vision cosmique, leurs légendes, leurs rites et la relation qu’ils entretenaient avec la faune et la flore de leur région. Je me concentre aussi sur la pensée chamanique, liée à la guérison physique et spirituelle.

Par exemple, ma pièce intitulée “Hombres de conocimiento” (“Hommes de la connaissance”) est une pièce entièrement dédiée à la pensée chamanique. Tu peux retrouver de nombreux éléments de la mythologie náhualt.

 

“Hombres de Conocimiento”

Au centre se trouve un chaman. A sa gauche, la mort. Cette image est forte de sens: dans la pensée chamanique, la mort nous accompagne tout au long de notre vie. Chaque fois qu’on rencontre une difficulté ou qu’on a besoin d’un conseil, on peut se tourner vers elle pour trouver un guide. J’ai aussi représenté un nahual et un tonal (qui sont deux énergies cosmiques), chacune symbolisée par un animal. Les cultures antiques croyaient que le nahual, représenté par le tatou avec un phare sur le dos, était un être protecteur et bienveillant. En face, le tonal lié à l’âme intérieure est représentée par une iguane.

Dans quelle mesure ton travail a-t-il été influencé par les grands maîtres mexicains comme Posada, Méndez, etc?

Le Mexique est un pays qui entretient une relation très intime avec la mort. Cela s’est reflété dans l’histoire de l’art mexicain. Par exemple, José Guadalupe Posada représente la vie quotidienne des mexicains et la mort y est toujours présente. Dans mon oeuvre, la mort est également un axe important. En ce sens, les oeuvres de Posada me servent de référence.

Je suis aussi fortement influencé par Leopoldo Méndez, surtout pour donner forme et lumières à mes gravures. Avant, dès que je commençait à graver, j’étudiais en détail les œuvres des grands maîtres pour voir comment ils structuraient leurs gravures et la lumière de leurs pièces.

Peux-tu nous parler un peu de ta technique?

Mon travail se compose en plusieurs étapes. Au départ, j’ai une idée très vague de ce que j’ai envie de transmettre. Ensuite, je lis et regarde des vidéos sur le sujet choisi. Cela m’aide à obtenir une meilleure composition de la pièce.

Après quoi, je choisis mon matériel et je commence à dessiner. A fur et à mesure, j’ajoute ou j’efface des éléments pour que l’image trouve un certain équilibre. Le procédé de conceptualisation me prend environ une semaine, le temps d’analyser la structure totale de la pièce.

Une fois le dessin terminé, je commence à graver. C’est ce que je préfère. Je sens qu’il faut défaire la matière pour créer. J’utilise des gouges de différentes tailles, et j’obtiens différents effets de lumière en taillant. Cela me prend environ trois ou quatre jours.

La dernière étape est l’impression. Une fois que j’ai taillé le dessin, je l’encre et le passe à la presse. C’est ainsi que se finalise la gravure.

Il y a certains éléments qui reviennent sans cesse dans tes œuvres (le monocycle, le tatou, l’épi de maïs, le cœur, les squelettes… Ont-ils une signification particulière?

Bien sûr. Tout d’abord, le tatou. C’est un animal représentatif de la culture mexicaine. On le retrouve dans la gastronomie et dans la cosmovision de différentes cultures. Pour moi, le tatou est un animal super intéressant. D’un côté, il possède une composition physique et une texture incroyable. Et puis, il est très discret et méfiant. Il a toujours les pieds sur terre et se cache dans sa carapace lorsqu’il se sent menacé. J’utilise le tatou comme une allégorie pour exprimer le fait qu’il faut rêver et s’envoler, mais toujours avec les pieds sur terre.

Ensuite, le maïs est un élément de base de la culture mexicaine. C’est un des symboles de notre identité. Les mayas croyaient que l’être humain avait été créé avec du maïs. L’importance du maïs est très claire pour moi et c’est pour cela qu’il se doit d’être présent dans mes oeuvres.

Quant au coeur, il apparaît souvent car il est en lien étroit avec les sages. Selon les chamanes, quand la vie te présente différents chemins possibles, il faut toujours choisir celui que te dicte ton coeur.

La mort est la seule chose inévitable. Comme je l’ai déjà mentionné, c’est la meilleure conseillère. Elle t’aide toujours à résoudre des problèmes et les grands défis de la vie. Une fois qu’on apprend à vivre en sa présence, la plupart de nos peurs se dissipent et cela donne un autre sens à l’existence.

Quant au monocycle, c’est un élément qui représente l’équilibre entre la vie et la nature. En plus, il possède une structure qui visuellement me plaît beaucoup et qui me permet de créer des compositions intéressantes.

Peux-tu citer quelques artistes que tu admires et nous expliquer pourquoi ils sont importants pour toi?

J’admire beaucoup les grands maîtres que sont Posada, Leopoldo Méndez et leurs acolytes du Taller de Gráfica Popular. Je les admire non seulement pour leur œuvre et pour leur technique extraordinaires, mais aussi pour leur ingérence dans les mouvements politiques et sociaux . Je crois que de nombreux mouvements sociaux au Mexique n’auraient pas été compris sans la gravure. Ces expressions artistiques ont été une arme politique puissante.

J’apprécie également le travail des graveurs contemporains parce qu’ils continuent à résister dans un pays où on nous ferme les portes. J’aimerais mentionner le travail de deux amis et mentors. Il y a tout d’abord Vicente Jurado, un de mes profs qui m’a vraiment aidé à grandir, artistiquement parlant. Et puis, il y a Jorge Noguéz avec qui dernièrement, j’ai appris énormément. De mon point de vue, c’est le meilleur graveur de notre génération. Je l’admire pour sa prise de risque. Le fait de sortir constamment de sa zone de confort lui a permis d’acquérir une technique irréprochable.

Réalises-tu parfois des travaux de commande?

J’ai travaillé avec différentes marques commerciales, toutes locales jusqu’à présent. J’ai réalisé des visuels pour des marques de café et d’alcool. Pour le moment, je collabore avec une marque de bière et une marque de skateboard. Je suis assez ouvert, j’adore travailler sur des projets locaux. Mais cela me prend beaucoup de temps car j’ai souvent certaines règles à respecter et cela ne me plaît pas du tout. En fait, quand on limite mon potentiel créatif, je finis souvent par abandonner le projet. Par contre, quand on me donne la possibilité de travailler librement, j’en profite un maximum.

Un conseil que tu as un jour reçu et qui te sert au quotidien?

Quelqu’un m’a dit un jour: “Ne fais rien qui ne te fasse pas sourire”. Ce conseil m’a toujours accompagné. C’est ma ligne de conduite. Pour moi, venir au monde pour qu’on te dicte ta conduite, c’est comme mourir tout en étant vivant. Même chose, si après une journée de travail, tu souffres d’un épuisement mental car tu n’aimes pas ce que tu fais. Je crois qu’il faut remplir sa vie de sourires et rester satisfait de tout ce que l’on fait, de tout ce que l’on réalise.

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