ITW // ANGÈLE MOUTEAU (FR)

L’illustratrice Angèle Mouteau vit et travaille à Paris. La question du cadrage est essentielle dans le travail de l’artiste. Elle s’amuse à fragmenter les images, à mettre en lumière certains détails, à décomposer les mouvements… À déconstruire, en somme, afin de mieux comprendre la manière dont les éléments s’articulent. Angèle Mouteau excelle dans l’art du portrait qu’elle a choisi comme genre de prédilection. Son travail de déconstruction lui permet de révéler les rouages d’une situation et de mieux comprendre l’essence même du sujet et de sa constitution.

Curieux d’en savoir plus sur l’artiste, nous lui avons posé quelques questions auxquelles elle a gentiment bien voulu répondre.

Bonjour Angèle! Quand as-tu commencé à dessiner? Comment es-tu arrivé à l’illustration?

Alors, le plus lointain souvenir qui me revient ce sont les dessins de ponts ! Je suis née à Dunkerque. Ma grand-mère nous trimballait toujours avec sa 2CV dans la zone industrielle (incroyable la nuit ça ressemble à Star-Wars), beaucoup sur les ponts levants ! On adorait ça car on sentait les vibrations. On avait toujours une petite montée d’adrénaline de crainte que le pont se lève au mauvais moment ! Je me souviens que ça nous inspirait beaucoup avec mon frère. On passait beaucoup de temps à restituer le souvenir de cette sensation. Cela nous rendait fous, c’était presque obsessionnel. On dessinait des ponts sur des feuilles individuelles que l’on reliait pour créer des cités du futur. C’était déjà un peu de l’installation…. Si bien que notre mamie pensait qu’on deviendrait des architectes ou des ingénieurs. Puis, je dessinais beaucoup aussi parce que je m’ennuyais.  J’ai très vite compris que le dessin m’offrait la possibilité de me créer un univers propre, avec des moyens rudimentaires, me permettant de m’évader dans un ailleurs et un hors-temps. C’était très naturel en fait.

On retrouve beaucoup de portraits dans ta galerie. Comment s’est développé ton intérêt pour ce genre graphique?

Le portrait c’est effectivement un peu mon domaine de prédilection. Pour être tout à fait honnête, je n’ai pas vraiment choisi. J’ai été attirée très instinctivement par ce genre car c’est, pour moi, un moyen d’expression simple. C’est un exercice qui permet de faire transparaître toute une palette de sentiments. Il n’y a rien de plus expressif que le portrait. On ne peut pas mentir. Ce qui m’intéresse particulièrement, c’est de faire immerger une sensibilité profonde et un peu enfouie, de la faire ressurgir dans l’expression d’un visage ou d’un geste. Réaliser un portrait c’est un peu saisir l’essence d’une personne et faire apparaître des sentiments troubles ou cachés.

Où puises-tu ton inspiration ?

Ayant grandi dans le Nord de la France, je me suis beaucoup inspirée des Carnavals, des impressions collectées pendant ces périodes. Cela m’a beaucoup influencé dans mon travail et a marqué ma sensibilité. Je me souviens de scènes totalement surréalistes où ma grand-mère (encore elle) m’emmenait dans des « chahuts » (sorte de regroupement de Carnavaleux se serrant très fort au rythme de la musique). Je voyais tous les carnavaleux en contre-plongée avec leurs maquillages dégoulinants et les odeurs très fortes. C’était un peu anxiogène mais ça m’a beaucoup marqué. Les gens mangeaient de la morue ou du hareng fumé, buvaient de la bière énormément, pissaient partout, s’intriguaient les uns les autres. Pas très Covid 19 tout ça… La proximité avec la Belgique aussi cela m’a beaucoup marqué. Le côté décalé, l’humour, l’univers de la bande dessinée…

La plupart du temps j’utilise comme inspiration des images photographiques puisées dans mes déambulations quotidiennes dans Paris. Ses rues, ses devantures, ses boutiques, ses transports sont une source infinie d’inspiration et de situations inattendues. Je cherche à porter un regard inédit sur les choses. Je prélève de manière presque chirurgicale, obsessionnelle, le téléphone portable toujours prêt à déclencher, cette banalité qui cache d’autres choses. Ce n’est que dans un deuxième temps que j’y retrouve un sens, une poésie. Ma pratique du dessin devient alors presque documentaire. J’aime particulièrement les situations au premier abord sans intérêt et répétitives, comme une foule d’anonymes qui se déplacent dans les transports en commun. Je cherche à percevoir une certaine poésie, dans un quotidien, en mettant en lumière un visage, en dévoilant l’ironie cachée d’un geste ou l’allure parfois grotesque d’un regard que je capte souvent en instantané, à l’insu des gens. Dans ce quotidien, il y a toujours quelque chose de magique qui se produit. Les personnes représentées semblent faire totalement abstraction de la réalité qui les entoure, de ma présence. Mon petit frère aussi, je l’utilise souvent comme modèle, il est mannequin et ressemble à une statue grecque !

Peux-tu nous expliquer ta manière de travailler? depuis le choix du sujet jusqu’à la technique, l’emploi des couleurs, etc.

Ma pratique a beaucoup évolué ces derniers temps. Je me suis même initiée dernièrement à la peinture à l’huile. Pendant plusieurs années je ne travaillais qu’en noir et blanc, au crayon de papier et avec des dilutions d’encre de chine. Pendant le confinement j’ai travaillé des dessins au fusain que j’installais dans ma chambre. Le dessin était une petite perspective d’évasion qui me permettait de me projeter dans un ailleurs et de reconsidérer l’espace clos qui m’entourait. Je ressentais le besoin de projeter cet ailleurs sur mon quotidien en m’intéressant justement à tous ces jeux sportifs qui n’avaient plus lieu en raison de l’épidémie du Covid 19. L’idée était de recomposer des évènements sportifs en intervenant par le dessin dans l’espace, rejouer et ce, de manière infini, des parties qui n’ont jamais existé. Dans ma série de dessins sportifs au fusain “Play it again“, j’ai composé des assemblages de fragments d’images, qui me permettaient de décomposer des mouvements. Il s’agit d’une série d’images fragmentées dont les recherches sont axées sur le cadrage et le déploiement d’un mouvement dessiné dans l’espace. J’intégrais ensuite mes dessins de manière in-situ.

Dernièrement, dans ma série de portraits, je me suis orientée vers des tons de bleu, violacé et de rose et je fais des superpositions de couleurs afin de faire ressurgir le vivant, les veines, les détails infimes et pourtant si signifiants… Le crayon de couleur est un parfait outil pour ce genre d’exercice car il permet de créer une certaine légèreté, un côté diffus mais aussi des traits beaucoup plus gras et lourds. J’aime créer de l’ambivalence dans mes portraits, de l’ambiguïté, aborder la lourdeur de certaines expressions avec une extrême légèreté. C’est le cas du portrait de Niki de St Phalle, il est très triste et très coloré à la fois… Ce qui me plaît c’est qu’on ait l’impression que mes dessins prennent vie. J’aime que mes personnages soient apaisées, détendus, surpris dans un moment de total lâcher-prise. Ce sont des portraits très intimes où je fais surgir un instant où les sujets semblent soulagés soudainement et retrouvent une certaine forme de sérénité.

Peux-tu citer quelques artistes que tu admires et nous expliquer pourquoi ils sont importants pour toi?

Il y a beaucoup d’artistes qui m’ont profondément marqué. J’entretiens une espèce de rapport affectif avec eux, ce sont mes papes à moi ! Je suis fan de James Ensor, il a grandi pas loin de chez moi, à Ostende, et je pense que personne n’a jamais rien réalisé de plus vibrant et d’expressif que lui. Ces peintures de carnaval, très colorées, sont incroyables. Il a grandi dans une boutique de masques que tenait sa mère et ramassait des ossements qu’il trouvait dans les dunes. C’est très présent dans sa peinture. Il y a bien sûr aussi Roland Topor et tout son univers graphique. Ce type était un génie, il brillait dans toutes les pratiques. Téléchat ça me hantait petite ! J’adore Saul Steinberg qui est pour moi le dessinateur le plus créatif. Ses dessins dans l’espace sont fous. Avec un trait de crayon, il parvient toujours à raconter toute une histoire, à faire percevoir le monde autrement, comme il le voit lui ! Il y a également John Baldessari. Pendant le confinement, j’ai lu son livre Pure Beauty. Ce type était totalement génial et drôle ! C’était un peintre qui, dans les années soixante-dix, a organisé une cérémonie de crémation de tous ses tableaux depuis ses débuts! Ça, c’est un acte artistique ! Ça m’impressionne vraiment  ! Il a tout cramé pour s’orienter vers un Art plus conceptuel et universel. Il voulait que son travail touche le plus grand nombre. Il avait un peu un côté Belge (bien qu’il était Californien) car il abordait tout avec humour. Le décalage était fondamental dans sa pratique et ça lui permettait de tourner en dérision le milieu de l’Art Contemporain. Je l’adore car il était cinéphile aussi, j’y pense très souvent.

Un rêve (artistique ou autre) que tu rêverais de réaliser?

Vivre de ma pratique et exposer auprès d’artistes dont j’admire le travail. Ce serait pour moi une réelle reconnaissance. Je n’ai pas vraiment d’idéal, j’aimerais juste pouvoir faire évoluer mon travail en toute sérénité, surtout les dessins ou les peintures dans l’espace! Enfin, je dis pas non à la couverture d’un New-Yorker non plus! Ce serait quand même l’apogée. Ou bien, exposer mes dessins avec ceux de Raymond Pettibon. J’en pleurerai de joie!  Je suis une vraie groupie dans le fond.

Ah si ! Après réflexion mon rêve ultime, ce serait d’illustrer la pochette d’un artiste que j’adore, comme Kate Bush par exemple ou Angel Olsen ! J’adore la musique, je passe pas une seule minute sans mes écouteurs ! Je suis super forte en blind test !

Justement, si tu devais choisir un morceau de musique qui reflèterait ton art, lequel ce serait? 

Très compliqué pour moi de choisir, je dirais en ce moment un mélange entre la chanson Tantôt rouge, tantôt bleu de Jeanne Moreau, une touche de Sea Song de Robert Wyatt et zeste de Lady Grinning Soul de David Bowie. Pas un morceau mais un très beau mix !

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